L'ennui est-il devenu interdit ?
Dans une société où l'on valorise l'action, la performance et l'occupation permanente, il devient parfois difficile d'accepter qu'un enfant puisse simplement... être. Pourtant, les neurosciences et la psychologie du développement nous invitent aujourd'hui à porter un autre regard sur ces moments où il semble ne rien se passer. Et si ces temps d'apparente inactivité étaient en réalité essentiels au développement de l'enfant ?
Pauline B
6 min read
Dans de nombreuses structures d'accueil, une scène revient régulièrement.
Un enfant observe ses camarades. Un autre regarde par la fenêtre. Un troisième transporte inlassablement des objets d'un coin à l'autre de la pièce.
Très vite, une petite voix intérieure peut surgir : "Il s'ennuie..."
Et presque aussitôt, l'envie d'intervenir : "Je vais lui proposer une activité"
Dans une société où l'on valorise l'action, la performance et l'occupation permanente, il devient parfois difficile d'accepter qu'un enfant puisse simplement... être.
Pourtant, les neurosciences et la psychologie du développement nous invitent aujourd'hui à porter un autre regard sur ces moments où il semble ne rien se passer.
Et si ces temps d'apparente inactivité étaient en réalité essentiels au développement de l'enfant ?


3. Un enfant qui "ne fait rien" est souvent en train d'apprendre
Observer les autres
Remplir et vider un panier
Déplacer des objets
Marcher dans l'espace
Regarder la pluie tomber
Pour un adulte, ces activités peuvent sembler anodines.
Pour un jeune enfant, elles constituent de véritables expériences d'apprentissage.
La psychologue du développement Alison Gopnik décrit les jeunes enfants comme de véritables "scientifiques en herbe", qui explorent continuellement leur environnement afin de comprendre comment fonctionne le monde qui les entoure.
Chaque observation, chaque répétition, chaque expérimentation contribue à construire des connexions neuronales et à enrichir leur compréhension du réel.
Le jeune enfant apprend d'abord par l'expérience vécue et l'exploration spontanée.
Le rôle du professionnel n'est pas toujours d'animer ou de diriger. Il est aussi de créer un environnement suffisamment riche, sécurisant et stimulant pour permettre ces découvertes autonomes.
1. Le cerveau a besoin de temps libres pour apprendre
Lorsqu'on pense aux apprentissages, on imagine souvent les activités, les découvertes ou les expériences proposées aux enfants.
Pourtant, le cerveau ne se développe pas uniquement lorsqu'il est stimulé.
Les chercheurs ont identifié ce que l'on appelle le « réseau du mode par défaut », un ensemble de régions cérébrales particulièrement actives lorsque nous ne sommes pas concentrés sur une tâche précise (Raichle et al., 2001).
Ces périodes permettent au cerveau de faire des liens, de consolider des expériences, d'imaginer et d'organiser les informations accumulées au fil de la journée.
Autrement dit, lorsqu'un enfant semble rêvasser, observer ou flâner, son cerveau continue de travailler.
En effet, le développement cérébral repose autant sur les temps d'exploration que sur les temps d'intégration. Nous pouvons donc, cesser de considérer chaque instant non occupé comme un vide à combler. Les temps calmes, l'observation et la contemplation participent eux aussi aux apprentissages.
2. Laisser de la place à l'initiative et à la créativité
Face à un enfant qui ne semble engagé dans aucune activité particulière, notre premier réflexe est souvent de proposer quelque chose.
Pourtant, lorsque rien n'est immédiatement prévu ou dirigé, l'enfant mobilise ses propres ressources.
Il imagine.
Il expérimente.
Il invente.
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott rappelait déjà l'importance de ces espaces où l'enfant peut jouer librement et développer son monde intérieur (Jeu et réalité, 1971).
Plus récemment, plusieurs recherches ont montré que les périodes de faible stimulation favorisent la créativité et l'émergence d'idées nouvelles (Mann & Cadman, 2014).
La créativité ne se transmet pas. Elle se construit lorsque l'enfant dispose d'un espace de liberté suffisant pour explorer ses propres idées.
Nous pouvons parfois choisir d'observer avant d'intervenir, et faire confiance aux capacités d'initiative de l'enfant.
💬" Le jeu est le travail de l'enfant" — Maria Montessori
🌿" Les moments où il semble ne rien se passer sont parfois ceux où l'enfant construit le plus "
4." Il n'a rien fait aujourd'hui" : un des grands malentendus de la petite enfance
C'est une remarque que les professionnels entendent régulièrement.
"Il n'a pas fait de peinture aujourd'hui ?"
"Elle n'a rien rapporté ?"
"Vous n'avez pas fait d'activité ?"
Derrière ces questions se cache souvent une croyance profondément ancrée : si l'enfant ne rentre pas avec une production visible, alors il n'a pas vraiment appris.
Pourtant, les apprentissages les plus importants du jeune enfant ne laissent généralement aucune trace matérielle.
Personne ne voit :
La confiance qui grandit
Le langage qui se développe
Les connexions neuronales qui se renforcent
L'autonomie qui s'installe
Les compétences sociales qui émergent
La capacité à attendre, coopérer ou résoudre un conflit.
Et pourtant, c'est souvent là que se joue l'essentiel.
Lorsque nous évaluons la richesse d'une journée à travers ce qui est produit, nous risquons de valoriser davantage le résultat que le processus.
Or, le jeune enfant apprend avant tout en expérimentant.
Cela nous invite à déplacer notre regard.
Au lieu de demander :
"Qu'est-ce qu'il a fait aujourd'hui ?"
Nous pourrions nous demander :
Qu'a-t-il découvert ?
Qu'a-t-il expérimenté ?
Qu'a-t-il compris ?
Avec qui a-t-il joué ?
Quelle nouvelle compétence est en train d'émerger ?
Les professionnels ont ici un rôle essentiel pour rendre visibles ces apprentissages invisibles à travers les transmissions, les observations et les échanges avec les familles.
🌿 "Observer une fourmi, regarder tomber la pluie ou déplacer des objets d'un panier à un autre peut sembler anodin à nos yeux d'adultes. Pour un jeune enfant, c'est parfois une véritable expérience scientifique"
En conclusion
Et si le véritable enjeu n'était pas de trouver toujours plus d'activités à proposer, mais de créer les conditions permettant à l'enfant d'explorer, d'imaginer et d'apprendre par lui-même ?
Attention toutefois : laisser une place aux temps d'exploration libre ne signifie pas "ne rien faire" du côté des adultes.
Bien au contraire.
Cela demande de penser des espaces sécurisants et stimulants, de proposer des expériences variées, d'observer finement les intérêts des enfants, d'ajuster l'environnement au fil de leurs découvertes et de rester disponible pour accompagner lorsque cela est nécessaire.
C'est une posture exigeante, qui demande parfois davantage d'observation que d'intervention, en tout cas une grande disponibilité.
Car derrière un enfant qui joue librement, il y a souvent des professionnelles qui réfléchissent à l'aménagement, sélectionnent le matériel, anticipent les besoins du groupe et créent un climat de confiance, propice à l'exploration.
Dans un monde où tout semble devoir être occupé, optimisé et rentabilisé, offrir du temps pour expérimenter devient un acte éducatif.
Le développement d'un enfant ne se mesure pas à ce qu'il rapporte dans son sac le soir.
Il se mesure aussi à tout ce qu'il construit, silencieusement, à l'intérieur de lui : sa curiosité, sa confiance, sa créativité, son autonomie et son plaisir d'apprendre.
🌿 "Les moments où il semble ne rien se passer sont parfois ceux où l'enfant construit le plus"
💡 Le saviez-vous ? " Le cerveau consomme près de 20 % de l'énergie de notre corps alors qu'il ne représente qu'environ 2 % de notre poids. Même lorsqu'un enfant semble rêvasser ou observer tranquillement, son cerveau reste particulièrement actif"
5. Attention à la surstimulation
À vouloir constamment occuper les enfants, nous risquons parfois l'effet inverse de celui recherché.
Le cerveau du jeune enfant reçoit déjà une quantité considérable d'informations chaque jour : sons, mouvements, interactions sociales, émotions, découvertes sensorielles...
Or ses capacités de traitement et de régulation sont encore immatures.
La neuroscientifique Mary Helen Immordino-Yang souligne l'importance des temps de réflexion, de calme et de disponibilité intérieure dans le développement cognitif et émotionnel.
Un enfant constamment sollicité dispose de moins d'espace pour écouter ses propres envies, initier ses jeux et développer sa capacité à faire des choix.
Créer des espaces de respiration dans la journée devient un véritable choix pédagogique.
Parfois, la meilleure proposition éducative est simplement de laisser du temps.
🌿" Les compétences les plus importantes développées durant les premières années de vie — confiance en soi, langage, régulation émotionnelle, curiosité ou compétences sociales — ne laissent généralement aucune trace matérielle."
6. Quelle posture professionnelle adopter ?
Réhabiliter ces temps d'apparente inactivité ne signifie pas abandonner les enfants à eux-mêmes.
Il s'agit plutôt de trouver un équilibre entre proposer et laisser émerger.
Cela suppose parfois de :
Observer avant d'intervenir
Faire confiance aux compétences de l'enfant
Accepter que tous les moments de la journée ne soient pas organisés
Valoriser davantage le processus que le résultat
Expliquer aux familles ce qui se joue derrière les apprentissages invisibles.
Car accompagner un enfant, ce n'est pas remplir chaque minute de son emploi du temps.
C'est aussi lui laisser l'espace nécessaire pour construire ses propres expériences.
🌿"Ce que l'enfant devient est souvent plus important que ce qu'il produit"


💫 Galaxie Pitchoun — pour des pratiques éclairées, au service du bien-être des tout-petits et de ceux qui les accompagnent
by Pauline Bersier


