Continuer à s'émerveiller - ce que les enfants nous apprennent sur nos propres capacités à l'émerveillement
Continuer à s'émerveiller : pourquoi cette capacité est une compétence professionnelle clé pour les équipes en EAJE. Apports scientifiques et pistes concrètes.
Pauline B
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Il y a des choses que les tout-petits font sans effort, et qui nous demandent, à nous adultes, un véritable travail intérieur.
S'arrêter devant une flaque d'eau. Regarder une fourmi pendant cinq minutes. Tendre la main vers un rayon de lumière sur le mur comme s'il était quelque chose d'atteignable.
L'émerveillement, chez l'enfant, n'est pas une "posture". Ce n'est pas quelque chose qu'on lui apprend. C'est son état naturel ! Sa façon première d'entrer en contact avec le monde.
Et nous, professionnels de la petite enfance, que faisons-nous de cet état ? Est-ce qu'on le protège ? Est-ce qu'on le nourrit.. En eux, mais aussi en nous ?
Parce que c'est là, peut-être, l'une des questions les plus discrètes et les plus importantes du métier : Comment rester capable de s'émerveiller, après des années de pratique, dans des journées souvent épuisantes, dans un secteur qui ne ménage pas ses professionnels ?


3. L'usure du regard : ce qu'elle coûte vraiment
Soyons honnêtes.
Après des mois, des années dans une structure, certaines choses qui nous touchaient au début finissent par glisser. La première fois qu'on voit un enfant faire ses premiers pas, on retient son souffle. La centième fois, on sourit ... mais différemment.
Ce n'est pas de l'indifférence. C'est de l'humanité. Le cerveau adulte fonctionne précisément à l'inverse du cerveau enfant : il cherche à automatiser, à catégoriser, à économiser ses ressources cognitives. Ce qui est familier est traité plus rapidement et moins intensément.
Le problème, c'est que dans notre métier, cette automatisation peut avoir un coût réel. Pas de manière brutal, mais progressivement cela devient une routine.
Un regard qui ne voit plus la singularité de chaque enfant. Une réponse qui s'applique avant même que la situation soit vraiment lue. Une journée qui passe sans qu'un seul moment ait été vraiment habité.
C'est ce que certains chercheurs en éducation appellent "l'invisibilisation de l'ordinaire", cette tendance à ne plus percevoir la richesse de ce qui se passe, parce qu'on a décidé, inconsciemment, que c'était déjà connu.
1. L'émerveillement n'est pas naïf : C'est une compétence
On a longtemps opposé l'émerveillement à la rigueur. Comme si s'étonner était une forme de candeur incompatible avec le professionnalisme. Comme si la compétence impliquait de ne plus être surpris.
C'est une erreur profonde.
L'émerveillement, entendu ici comme la capacité à percevoir ce qui est singulier dans une situation, un enfant, un moment ... est précisément ce qui distingue une pratique vivante d'une pratique automatique. Ce qui nous permet de voir l'enfant qui est là, et pas seulement l'enfant tel qu'on l'attend.
Un professionnel qui ne s'étonne plus ne remarque plus. Et un professionnel qui ne remarque plus accompagne à côté.
L'émerveillement, dans ce sens-là, n'est pas une douceur à ajouter dans le quotidien. C'est un outil d'observation, de présence, d'accordage. L'une des formes les plus exigeantes d'attention professionnelle.
2. Ce que le cerveau de l'enfant nous enseigne sur le regard neuf
Le tout-petit vit dans un état que les neurosciences appellent parfois l'hyperplasticité cérébrale. Son cerveau fabrique des connexions à un rythme vertigineux : jusqu'à 1000 nouvelles connexions synaptiques par seconde dans les premières années de vie. Chaque expérience est traitée comme une nouveauté, chaque sensation comme une découverte.
C'est précisément pour cette raison que l'environnement compte autant. Que notre présence compte autant. Que la qualité de ce que nous proposons ou simplement de ce que nous permettons, a un impact durable sur la construction de son cerveau.
Mais il y a quelque chose de plus discret dans cette réalité scientifique. Quelque chose qui nous concerne directement.
Quand un enfant s'émerveille devant quelque chose, il ne le fait pas seul. Il nous regarde. Il vérifie notre regard. Il cherche dans notre visage la confirmation que ce qu'il ressent est légitime, que ce qu'il découvre vaut la peine d'être découvert.
Ce phénomène : l'attention conjointe, est l'un des mécanismes fondamentaux du développement. Et il nous place, nous adultes, dans une position décisive : notre propre rapport au monde se transmet. Notre curiosité, ou notre indifférence, est contagieuse.
💬 " Ce n'est pas le monde qui manque de merveilles. C'est notre regard qui s'habitue» - Anaïs Nin
💬 "L'émerveillement est le commencement de la connaissance" - Aristote
🌿" Et si la prochaine fourmi que vous croisez avec un enfant, vous preniez le temps de vous arrêter... vraiment ... pour la regarder avec lui ?"
4.En pratique : cultiver l'émerveillement, ça s'apprend
Ce serait trop simple si l'émerveillement suffisait à se décider. Mais bonne nouvelle, il peut se cultiver. Voici quelques pistes concrètes, pensées pour le quotidien des professionnels de la petite enfance.
Observer comme si c'était la première fois.
Choisissez un moment dans la semaine, un temps de jeu libre, un repas, un accueil du matin... et regardez-le avec l'intention délibérée de remarquer quelque chose que vous n'aviez pas vu avant. Pas pour produire un écrit. Juste pour regarder autrement.
Nommer ce qui vous touche, en équipe.
En fin de journée ou lors d'une réunion, prenez deux minutes pour partager un moment qui vous a surpris, ému, intrigué. Ce rituel simple réactive collectivement le regard et renforce le sentiment de sens partagé.
Ralentir avant d'intervenir.
L'émerveillement demande du temps. Un professionnel qui court d'une situation à l'autre n'a pas l'espace pour être touché par ce qu'il voit. Se donner une seconde supplémentaire avant d'agir, c'est déjà laisser de la place à la perception.
Prendre soin de ce qui vous nourrit, en dehors du travail.
Un professionnel épuisé ne s'émerveille plus. Les ressources de l'émerveillement se reconstituent dans la vie personnelle : une balade, une lecture, un moment de silence. Ce n'est pas hors sujet. C'est directement lié à la qualité de votre présence auprès des enfants.
Apprendre encore.
La curiosité intellectuelle est l'une des formes les plus durables d'émerveillement. Se former, lire, questionner ses pratiques... pas pour tout remettre en cause, mais pour maintenir un regard vivant sur ce qu'on fait.
💡 Le saviez-vous ? " Une étude menée par des chercheurs de l'université de Californie Berkeley a montré que les personnes qui éprouvent régulièrement des émotions d'émerveillement présentent des taux significativement plus bas de cytokines pro-inflammatoires(marqueurs biologiques du stress chronique).
S'émerveiller, protège, littéralement, le corps"
5. Rester vivant pour accompagner le vivant
Il y a une phrase qui revient souvent dans les formations, dans les analyses de pratiques, dans les conversations d'équipe :
« on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas »
C'est vrai pour la régulation émotionnelle. C'est vrai pour la sécurité affective. Et c'est vrai pour l'émerveillement.
Un enfant qui grandit entouré d'adultes capables de s'arrêter, de regarder, d'être encore touchés par la beauté d'une chose simple ... Cet enfant apprend que le monde vaut la peine d'être exploré. Que la curiosité est une valeur. Que s'étonner n'est pas une faiblesse.
Continuer à s'émerveiller, c'est un acte professionnel. Une forme de résistance, aussi contre la routine, contre l'usure, contre cette tendance naturelle du cerveau à rendre invisible ce qu'il connaît déjà.
Ce n'est pas toujours facile. Certaines périodes le rendent presque impossible. Mais c'est une intention qu'on peut choisir de garder vivante : pour soi, pour l'équipe, et pour tous les enfants qui cherchent dans notre regard la confirmation que le monde est un endroit qui mérite leur attention.
💡 Le saviez-vous ?
"Les recherches en psychologie positive montrent que la capacité d'émerveillement (appelée awe en anglais )est associée à une réduction significative des marqueurs de stress chronique, à une plus grande ouverture cognitive et à un sentiment renforcé de sens et de connexion aux autres.
Autrement dit : s'émerveiller est une ressource"
🌿 "Un enfant qui nous voit nous arrêter devant quelque chose de beau apprend que le monde mérite qu'on s'y arrête. C'est peut-être l'une des choses les plus importantes que nous pouvons lui transmettre"
💫 Galaxie Pitchoun — pour des pratiques éclairées, au service du bien-être des tout-petits et de ceux qui les accompagnent
by Pauline Bersier


